Pendant la majeure partie du siècle dernier, la relation d’emploi en Europe reposait sur un échange relativement prévisible. Les salariés offraient loyauté et constance, tandis que les organisations garantissaient stabilité, routines établies et sécurité à long terme. Le contrat psychologique, c’est-à-dire l’ensemble des règles implicites qui façonnent l’expérience du travail, s’est construit dans un contexte où le changement était progressif et où les organisations disposaient du temps nécessaire pour s’adapter.
Cette époque est révolue.
L’environnement opérationnel actuel ressemble de plus en plus à ce que les économistes qualifient de polycrise, un système dans lequel des forces de rupture se superposent, se renforcent mutuellement et s’accélèrent de manière imprévisible. Les chaînes d’approvisionnement restent fragiles. La demande des clients fluctue à un rythme inédit. L’intelligence artificielle transforme les tâches plus rapidement que les compétences ne peuvent être développées. Le déclin démographique réduit le vivier de main-d’œuvre. De nouveaux cadres réglementaires redéfinissent la manière dont les organisations doivent gérer les données, l’IA, la planification et le temps de travail. Par-dessus tout, l’incertitude est devenue une caractéristique centrale de la vie professionnelle.
Les salariés ressentent directement cet environnement. Leurs attentes n’ont pas simplement évolué, elles se sont profondément reconfigurées. Le contrat de travail traditionnel, fondé sur la stabilité et un contrôle largement exercé par l’employeur, a été remplacé par un nouveau contrat reposant sur l’autonomie, l’équité, la transparence, la flexibilité, le bien-être et le sens.
L’étude FutureWorks – Resilience by Design confirme que cette évolution est visible dans l’ensemble des grands secteurs européens et met en lumière un décalage structurel entre ce que les salariés attendent désormais et ce que les organisations se sentent capables de fournir. Pour comprendre les implications à l’horizon 2026 et au-delà, les dirigeants doivent d’abord saisir pourquoi ces attentes se sont transformées de manière aussi profonde.
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L’évolution des attentes de la main-d’œuvre européenne n’est pas le résultat d’un simple phénomène culturel ou générationnel. Elle reflète une reconfiguration structurelle du marché du travail moderne. Quatre forces macroéconomiques majeures expliquent ce basculement.
L’incertitude financière est devenue une réalité largement partagée dans la vie professionnelle. Les données de l’OCDE montrent que, partout en Europe, de nombreux salariés peinent à faire face à la hausse du coût de la vie, y compris lorsqu’ils occupent un emploi à temps plein, ce qui accroît l’anxiété financière et l’instabilité personnelle¹. Les recherches d’Eurofound confirment cette tendance, en soulignant des préoccupations généralisées concernant la qualité de l’emploi, la sécurité des revenus et la résilience financière2.
Dans un tel contexte, le travail devient un espace de risque personnel. Les salariés attendent désormais :
La volatilité économique a transformé l’équité, la clarté et la sécurité en attentes fondamentales, et non en avantages optionnels.
La numérisation, l’automatisation et l’intelligence artificielle transforment le travail à une vitesse sans précédent. Des catégories entières de tâches évoluent ou disparaissent. Le Future of Jobs Report du Forum économique mondial estime que 44 % des compétences clés des travailleurs évolueront au cours des cinq prochaines années3, ce qui représente un changement structurel majeur en matière d’employabilité.
Cela fait émerger une nouvelle attente centrale : si le travail évolue en permanence, le développement des compétences doit être continu.
Les salariés ne considèrent plus la montée en compétences comme un avantage accessoire. Elle est devenue une garantie face à l’incertitude du marché du travail. Ils attendent des organisations qu’elles partagent la responsabilité du maintien de leur employabilité à travers l’apprentissage, le mentorat, la mobilité interne et des écosystèmes de développement des compétences.
La population active européenne diminue et vieillit. L’Office fédéral de la statistique allemand anticipe la perte de plusieurs millions de personnes en âge de travailler d’ici 20354. Dans le même temps, les jeunes générations entrant sur le marché du travail accordent une priorité accrue à l’autonomie, au sens, à l’éthique et à la flexibilité.
Les organisations composent désormais avec jusqu’à cinq générations de travailleurs, chacune avec des attentes et des réalités différentes. Les politiques uniformes ne fonctionnent plus efficacement. Les salariés attendent des expériences personnalisées, et non des modèles standardisés.
Le travail est désormais étroitement lié à l’identité, au bien-être et au sens de la vie. Les recherches de McKinsey montrent que plus de 70 % des salariés considèrent le travail comme un élément central de leur sentiment d’utilité et de satisfaction personnelle5.
Les attentes portent de plus en plus sur :
En d’autres termes, les salariés attendent aujourd’hui un partenariat, et non une simple obligation.
Tous secteurs et marchés confondus, six attentes structurent désormais ce que les salariés recherchent dans le travail à l’horizon 2026.
L’autonomie est devenue la pierre angulaire du nouveau contrat social du travail. Les salariés attendent de plus en plus :
L’autonomie ne signifie pas l’absence de cadre. Elle traduit un modèle opérationnel partagé dans lequel le contrôle et la responsabilité sont répartis de manière plus équitable.
L’asymétrie de l’information ne renforce plus l’autorité. Elle l’affaiblit.
Les salariés attendent désormais de la transparence concernant :
Dans des environnements instables, le silence est souvent interprété comme un risque. Des systèmes transparents créent de la prévisibilité, renforcent la confiance et permettent aux salariés de naviguer dans l’incertitude avec assurance.
La transparence n’est plus une stratégie de communication, mais une exigence opérationnelle.
L’équité a évolué, passant de l’égalité formelle à une logique d’équité réelle. Les salariés évaluent l’équité à travers :
Les recherches d’Eurofound sur la qualité de l’emploi montrent que la perception de l’équité est étroitement liée à l’autonomie, à la prévisibilité et au bien-être6. Les salariés attendent désormais des preuves concrètes, et pas seulement des déclarations de principe.
La flexibilité n’est plus un avantage social, mais une composante essentielle du travail moderne.
Les salariés attendent :
Une flexibilité durable suppose toutefois une planification avancée des effectifs, des workflows numériques intégrés, le développement des compétences managériales et des normes culturelles alignées. La flexibilité n’est viable que lorsqu’elle est conçue de manière intentionnelle.
Le bien-être a quitté le seul champ des ressources humaines pour devenir un enjeu opérationnel.
L’Organisation mondiale de la santé reconnaît officiellement le burn-out comme un phénomène professionnel lié à un stress chronique au travail7. Les enquêtes d’Eurofound identifient l’intensité du travail, l’imprévisibilité et le manque d’autonomie comme des risques psychosociaux majeurs8.
Les salariés attendent désormais :
Dans un contexte de transformation rapide, le développement professionnel n’est plus optionnel.
Les salariés attendent :
Le sens et le développement sont devenus des leviers de fidélisation majeurs, en particulier dans les secteurs confrontés à de fortes pénuries de main-d’œuvre.
Malgré une prise de conscience largement partagée, la plupart des organisations peinent à répondre de manière cohérente à ces attentes. L’obstacle n’est pas l’intention, mais la capacité opérationnelle.
Ce fossé se manifeste notamment par :
En résumé, les attentes des salariés évoluent plus rapidement que les infrastructures censées les soutenir.
Ce décalage est particulièrement marqué dans les environnements opérationnellement complexes, tels que la logistique, la santé, le commerce de détail, l’industrie manufacturière et l’hôtellerie-restauration, où les marchés du travail sont tendus et la planification particulièrement complexe. Ce sont également les secteurs où une gestion stratégique des effectifs génère l’impact mesurable le plus fort.
Références:
1. OCDE. (2023). Perspectives de l’emploi de l’OCDE 2023 : Intelligence artificielle et marché du travail. https://www.oecd.org/en/publications/oecd-employment-outlook-2023_08785bba-en.html
2. Eurofound. (2022). Living and Working in Europe 2021. https://www.eurofound.europa.eu/en/publications/living-and-working-in-europe-2021
3. World Economic Forum. (2023). The Future of Jobs Report 2023. https://www.weforum.org/publications/the-future-of-jobs-report-2023/
4. Office fédéral de la statistique d’Allemagne.. (2023). Demographic Change in Germany. https://www.destatis.de
5. McKinsey & Company. (2021). Help your employees find purpose—or watch them leave https://www.mckinsey.com/capabilities/people-and-organizational-performance/our-insights/help-your-employees-find-purpose-or-watch-them-leave
6. Eurofound. (2020). Sixth European Working Conditions Survey – Overview Report. https://www.eurofound.europa.eu/en/publications/all/sixth-european-working-conditions-survey-overview-report
7. Organisation mondiale de la santé. (2019). Burn-out en tant que phénomène professionnel: International Classification of Diseases. https://www.who.int/news/item/28-05-2019-burn-out-an-occupational-phenomenon-international-classification-of-diseases
8. Eurofound. (2020). Psychosocial Risks and Job Quality. https://www.eurofound.europa.eu

